L’entrée du Gabon au capital d’Eramet, un tournant pour la souveraineté minière (Analyse)

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AD Libreville (Gabon) – L’opération est plus qu’un simple investissement financier. Dans un post sur X (ex Twitter), Francis Jean Jacques Evouna déclare : << Le Gabon entre dans le capital de Eramet grâce à la diplomatie économique portée par le PRCECG C'BON. Une avancée hautement stratégique pour la souveraineté économique et la valorisation des ressources nationales au service des générations futures. C'est un partenariat équilibré Go >>.

En effet, en prenant une participation directe dans Eramet, le Gabon passe du statut d’observateur à celui de co-pilote. Voici ce que ça change concrètement :

1. Du conseil de Comilog au conseil d’Eramet : un changement de niveau de décision
Jusqu’ici, Libreville ne pesait que sur la filiale gabonaise Comilog. Les choix stratégiques majeurs – investissements, arbitrages entre les différents métaux, politique de dividendes du groupe – se prenaient à Paris, sans droit de veto gabonais.

Avec un siège au conseil d’administration d’Eramet, le Gabon accède aux arbitrages globaux. Il peut désormais :
– Questionner la répartition des investissements entre le manganèse gabonais, le nickel en Indonésie ou le lithium en Argentine.

– Peser pour que les profits générés par le manganèse gabonais soient réinvestis en partie localement, et pas uniquement redistribués aux actionnaires parisiens.

C’est un rééquilibrage des rapports de force qui existaient depuis 60 ans.

2. L’effet levier sur la transformation locale

Le discours officiel depuis des années est clair : stopper l’exportation de minerai brut. Le problème, c’est que sans levier sur la maison-mère, l’État gabonais ne pouvait qu’inciter.

En tant qu’actionnaire, il a maintenant un argument de poids pour imposer un calendrier et des engagements concrets sur les usines de transformation à Moanda et au-delà. L’intérêt est double :
– Valeur ajoutée : 1 tonne de manganèse transformé en silico-manganèse ou en précurseur de batterie vaut 3 à 5 fois plus que le minerai brut.
– Emploi qualifié : la transformation crée des ingénieurs, techniciens, chimistes, pas seulement des postes de manœuvre.

Si Eramet bloque, le Gabon peut utiliser son poids d’actionnaire pour bloquer en retour certaines décisions du groupe. C’est ça, le changement.

3. Sécuriser la rente à l’heure du manganèse “métal critique”

La transition énergétique a fait du manganèse un métal stratégique pour les batteries NMC. Les cours sont volatils, mais la demande structurelle est orientée à la hausse.

Le modèle précédent exposait le Gabon à deux risques :
– Risque fiscal : ne capter que des taxes et redevances, donc une part fixe même si Eramet fait des marges énormes ailleurs.
– Risque de volatilité : quand le cours s’effondre, les revenus s’effondrent.

En captant des dividendes globaux, le Gabon diversifie sa source de revenus. Et en entrant dans un groupe présent aussi sur le nickel et le lithium, il se couvre partiellement contre le cycle d’un seul métal. C’est une logique de fonds souverain appliquée au secteur minier.

4. Un signal politique et un modèle exportable

L’opération envoie un message aux autres majors minières au Gabon et en Afrique Centrale : l’État ne veut plus être un simple percepteur. Il veut être un partenaire actif, avec des droits de gouvernance.

Si ça fonctionne, le modèle peut s’appliquer à Belinga pour le fer, à Mabounié pour les terres rares, voire à d’autres secteurs. Le Gabon se positionne en précurseur d’une doctrine de “souveraineté minérale active” qui monte en Afrique : Nigeria, RDC, Zambie regardent ce type de montage de près.

Le risque principal ?

Devenir un actionnaire passif qui cautionne sans peser. Le succès dépendra de la compétence de l’équipe qui représentera l’État au conseil d’Eramet et de sa capacité à traduire ce siège en décisions concrètes pour Moanda et la chaîne de valeur locale.

En résumé : Le Gabon ne vend plus seulement son sous-sol. Il achète une place dans la salle où se décide l’avenir de ce sous-sol. Si l’État joue bien sa carte, chaque tonne de manganèse extraite rapportera plus, et rapportera plus longtemps au pays.

MM/PIM/ad/26


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