AD – Libreville (Gabon) – L’affaire fait tâche. Dans un entrepôt, des produits alimentaires fabriqués dans des conditions douteuses, stockés, puis retrouvés dans des circuits de distribution. Et au cœur du débat, une nationalité : chinoise. Trop simple.
Pour Jocelyn Louis Ngoma, acteur syndical et influenceur, réduire cette affaire à un problème « d’étrangers » revient à se moquer des Gabonais. Et surtout, à éviter la vraie question : comment une unité industrielle a-t-elle pu naître, vivre et vendre pendant des mois, sans que personne ne la voie ?
Une usine ne pousse pas comme un champignon
Faire croire qu’une usine sort de terre du jour au lendemain, qu’elle s’équipe, s’approvisionne, produit, transporte et vend en toute discrétion, « relève d’un récit difficilement acceptable », tranche Ngoma.
Une activité industrielle, même informelle, laisse des traces. Des locaux à louer. Des machines à importer. Des matières premières à faire entrer. Des camions à faire circuler. Des factures, des intermédiaires, des clients.
« Des ressortissants étrangers ne peuvent entrer au Gabon, installer une activité industrielle, produire et commercialiser des marchandises sans que plusieurs acteurs, à différents niveaux, aient pu être en contact direct ou indirect avec cette activité. »
Autrement dit : qui a signé les baux ? Qui a validé les conteneurs à l’entrée du port ? Qui a contrôlé, ou pas contrôlé ? Qui a acheté en gros pour revendre dans les marchés ?
Au-delà des coupables, le système
La position est claire : les responsables doivent répondre devant la justice. Mais s’arrêter à la nationalité des exploitants, c’est « détourner l’attention de la question essentielle ».
La vraie enquête, selon Ngoma, doit remonter la chaîne :
1. Les contrôles : Quels mécanismes n’ont pas fonctionné ? Quelles administrations avaient compétence ?
2. Les signaux manqués : Comment des produits issus d’une activité présumée irrégulière ont-ils intégré les étals ?
3. L’ampleur: Si une usine a pu tenir aussi longtemps, est-ce un cas isolé ? « Combien d’autres unités similaires existent actuellement au Gabon sans avoir encore été découvertes ? »
Pour le syndicaliste, l’enjeu dépasse la fraude commerciale. « Il s’agira d’une atteinte grave à la confiance des citoyens et à la protection de la santé publique » si les faits sont confirmés.
Médias : attention à l’amalgame
Deuxième point d’alerte : le traitement médiatique.
Accuser dans un JT des « communautés étrangères » sans décision de justice, c’est transformer une suspicion en verdict. Et faire porter à tout un groupe la faute de quelques individus.
« Dans un État de droit, les responsabilités sont individuelles. Les mots utilisés dans l’espace public ont des conséquences. Ils peuvent alimenter des tensions inutiles, y compris sur le plan diplomatique. »
Le rôle de la presse, rappelle Ngoma, est d’informer et d’alerter, pas de désigner.
Ce que réclament les Gabonais : la vérité, pas un bouc émissaire
La conclusion ne laisse pas de place au doute. Il ne faut pas se contenter de fermer un entrepôt.
« Le véritable enjeu de cette affaire n’est donc pas de désigner rapidement des coupables pour satisfaire l’émotion collective. Il est de démanteler toute la chaîne. »
Producteurs, fournisseurs, transporteurs, distributeurs, et tous ceux dont « les actions ou les négligences auraient permis à cette activité de prospérer ». Sans distinction de nationalité, de fonction ou de rang.
« Les Gabonais n’attendent pas des boucs émissaires. Ils attendent la vérité. »
Et au fond, une dernière question, la plus dure : « Comment peut-on, par cupidité, accepter de mettre en danger la santé de ses propres compatriotes ? »
L’autorité de l’État, conclut Ngoma, ne se mesurera pas à l’annonce d’une saisie. Mais à sa capacité à faire toute la lumière, et à protéger durablement.
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