AD – Libreville (Gabon) – Par Mozaya Madiba – Le Gabon est entré dans le concret. Après des mois d’annonces, la digitalisation des titres et actes de transport est désormais visible sur le terrain. L’Etat veut aller plus vite, mieux contrôler et sécuriser un secteur jugé stratégique. Mais cette accélération met aussi en lumière des zones grises qui interrogent sur la gouvernance et l’expérience usager.
L’ambition : plus de contrôle, moins de fraudes
Sortir du papier, fiabiliser les données, tracer chaque délivrance. Voilà les trois piliers du projet porté par le gouvernement.
Dans un domaine qui génère d’importantes recettes, la dématérialisation doit permettre de réduire les fuites et de donner à l’administration des outils de pilotage plus fiables. Les premières cartes et permis numériques délivrés montrent que la machine se met en marche.
Reste à faire coïncider cette avancée sectorielle avec la stratégie numérique globale du pays. C’est à ce stade que le rôle de l’ANINF revient au centre du débat. L’Agence nationale des infrastructures numériques et des fréquences est présentée comme le socle technique de l’Etat.
Mais quelle est sa part exacte dans ce dispositif ? Quelles infrastructures, quels centres de données, quelle interconnexion avec les plateformes des prestataires privés ? Comment les responsabilités sont-elles réparties entre le public et les opérateurs ?
Il ne s’agit pas de contester la réforme. Il s’agit de la rendre lisible. Car un service numérique n’est solide que si toute la chaîne l’est : de l’hébergement à la maintenance, jusqu’au guichet. La moindre défaillance se paie en temps d’attente et en perte de confiance.
L’usager face à un double régime
Sur le terrain, la transition crée de la confusion. Deux logiques cohabitent : la production des nouveaux titres numériques et la gestion du stock d’anciens permis.
Comment authentifier un document délivré avant la digitalisation ? Par quel canal officiel ? A ce jour, peu de Gabonais ont une réponse claire.
Les tarifs ajoutent à l’incompréhension. Pour une même démarche, le montant peut aller de 5 000 à 25 000 francs CFA. Sans préjuger des raisons, cet écart réclame une grille tarifaire publique et des explications simples.
Le cas du permis bleu illustre bien le malaise. Prévu comme un titre provisoire, il est toujours imprimé en grande quantité par le ministère des Transports, alors que le prestataire a déjà lancé la production des permis numérisés. S’agit-il d’une période de chevauchement prévue ? D’un retard de bascule ? Les usagers aimeraient le savoir. La crédibilité de la réforme dépendra de cette capacité à expliquer le « pendant » et le « après ».
Capacité locale et efficacité publique : trouver l’équilibre
Le chantier relance aussi la question de l’expertise nationale. La volonté du président Brice Clotaire Oligui Nguema de donner plus de place aux entreprises gabonaises est une ouverture. Concevoir, déployer, maintenir : les compétences locales peuvent y trouver un marché et créer des emplois.
Encore faut-il éviter que cette promotion ne s’oppose aux institutions. L’efficacité commande de la complémentarité. A l’ANINF de consolider les infrastructures. Aux entreprises privées d’apporter l’innovation et la réactivité. Aux administrations sectorielles d’assurer le pilotage et le contrôle. A l’Etat de garantir la cohérence d’ensemble.
La mesure du succès sera dans les résultats
Au fond, le débat n’est pas idéologique. Il est technique et budgétaire.
Quel modèle assure au Gabon un service numérique durable, sécurisé et rentable ? Qui conçoit les applications ? Qui exploite les infrastructures ? Qui garantit la disponibilité 24h/24 ? Qui protège les données personnelles ? Et quelle part de la valeur créée revient effectivement au Trésor public ?
Des réponses claires à ces questions permettront d’évaluer le dispositif, au-delà des effets d’annonce.
Une clarification au plus haut niveau apparaît nécessaire. Non pour stigmatiser, mais pour fixer un cadre : objectifs, délais, indicateurs, obligations de résultat pour chaque maillon.
La digitalisation des titres de transport peut devenir une vitrine de la modernisation de l’administration voulue par les autorités. Encore faut-il qu’elle soit comprise, accessible et utile au quotidien.
Parce que l’enjeu n’est pas l’ANINF. Il n’est pas non plus un prestataire ou un ministère.
L’enjeu, c’est le Gabon
Et la capacité du pays à faire du numérique un levier concret : créer de la valeur pour l’Etat, et simplifier la vie des citoyens.
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